Un burnout historique

Un burnout historique

Lors d’une brillante réception, un cuisinier se rend compte que les poissons prévus au repas ne seront sans doute pas livrés à temps : l’événement dont il est l’organisateur risque d’être un fiasco et il se suicide brutalement à l’arme blanche pour éviter le déshonneur.

La nouvelle pourrait faire de nos jours la une d’un journal télévisé… mais nous sommes le 24 avril 1671 à Chantilly. La victime s’appelle François Vatel et la fête est financée par le Grand Condé qui veut rentrer dans les bonnes grâces de son roi. Outre la guest star, Louis XIV, la cour tout entière est présente aux festivités et c’est donc à environ 3000 personnes que Vatel doit proposer,  durant trois jours,  cette cuisine délicate et raffinée qui a fait sa réputation. Le grand chef passe douze jours quasiment sans dormir à tout prévoir dans les moindres détails, et lorsque les convives arrivent pour le dîner du premier soir, il est dans un état de stress maximal. Première boulette : il manque du rôti, sapristi ! Vatel a compté un peu juste, et manifestement il n’y en aura pas pour toute le monde. Pour lui c’est le drame. En réalité personne ne se rend compte de rien tant les autres mets s’enchaînent à profusion, et Condé fait tout ce qu’il peut pour calmer son cuisinier presque inconsolable.
Le lendemain, c’est vendredi, et le vendredi, c’est l’usage, on mange du poisson. Du poisson d’eau douce ? Que nenni ! Pas de menu fretin ici. De la sole, de la raie, de la daurade, qu’on fait venir spécialement, fouette cocher !, des ports de mer normands. Hélas Le Havre, au XVIIème siècle, ce n’est pas précisément la porte à côté… Les heures passent, midi approche, il va falloir déjeuner, et Vatel ne voit toujours rien venir. Pire, dans son épuisement extrême, il a omis de prévoir une solution de rechange. C’est la panique. Pour éviter d’affronter ce qu’il considère comme un déshonneur, le pauvre chef, au fond du trou, n’entrevoit qu’une solution : se donner la mort. À la japonaise, il s’embroche sur son épée et meurt au moment même où les carrosses dégoulinants de la marée franchissent le portail du château.

Cette mort frappe les esprits pour longtemps : les intellectuels de l’époque s’en font l’écho, deux siècles plus tard Alexandre Dumas en parle encore et plus près de nous Gérard Depardieu fait revivre Vatel dans un film de Roland Joffé sorti en l’an 2000.

Ce dont Vatel fut victime, c’est ce qu’on appelle depuis les années 70 le « burnout », ou syndrome d’épuisement professionnel. Différents facteurs se conjuguent et s’enchaînent pour aboutir au burnout : lourdes responsabilités, manque de sommeil, stress permanent, nervosité, manque de confiance en soi, agitation improductive amenant de mauvaises décisions, manque de lucidité… si tous les sujets atteints d’épuisement professionnel ne sont heureusement pas comme Vatel conduits au suicide, il convient néanmoins de prendre leur cas très au sérieux et de leur proposer rapidement un traitement approprié. Depuis le 10 juin 2016, le burnout peut être reconnu en France comme maladie professionnelle.

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